Dans un marché où les entrées en apprentissage dans le supérieur reculent de plus de 7 % (DARES, base POEM), une offre d'alternance publiée sur un job board reçoit souvent plusieurs centaines de candidatures. En parallèle, une partie des postes ne sont jamais publiés : ils se remplissent par recommandation interne, par « est-ce que tu connais quelqu'un ? » envoyé à un manager, à un maître d'apprentissage, à un ancien alternant du service.
Ce circuit-là n'est pas réservé aux diplômés d'écoles prestigieuses. Il repose sur une ressource que presque tous les alternants possèdent sans l'exploiter : les personnes qui ont fait le même parcours un ou deux ans avant eux. Les anciens de votre CFA, les alternants sortis de votre entreprise, vos collègues de promotion. Cet article explique comment construire ce réseau pendant le contrat, c'est-à-dire au moment où c'est facile et gratuit, et comment l'activer au moment utile.

Pourquoi la recommandation pèse autant dans l'alternance
Un recruteur qui embauche un alternant prend un risque particulier : il engage un contrat de 12 à 36 mois, avec un rythme d'alternance imposé par le CFA, une période d'essai limitée aux 45 premiers jours de formation pratique en entreprise (article L6222-18 du code du travail) et une rupture encadrée au-delà. L'erreur de casting coûte cher.
Face à ce risque, la recommandation d'un salarié en poste vaut beaucoup plus qu'un CV. Elle répond à la seule question qui inquiète vraiment le manager : « est-ce que cette personne va tenir, s'intégrer et apprendre ? »
Trois canaux concrets existent :
- La cooptation interne. Beaucoup d'entreprises versent une prime à un salarié dont la recommandation aboutit à une embauche. L'alternant de l'an dernier, désormais en CDI, a donc un intérêt direct à vous présenter.
- La remontée de besoin non publiée. Un service qui sait qu'il voudra un alternant en septembre commence souvent par demander autour de lui en février ou mars, avant d'ouvrir une offre.
- Le vivier CFA. Les responsables de filière reçoivent des demandes d'entreprises partenaires qui n'ont pas envie de trier 200 candidatures. Ils transmettent 3 ou 4 noms. Être dans ces noms-là, ça se prépare.
Le réseau ne remplace pas une candidature solide. Il change qui lit votre candidature, et avec quel a priori.
Qui est déjà dans votre réseau, sans que vous le sachiez
Avant de chercher à « rencontrer des gens », faites l'inventaire. La plupart des alternants sous-estiment massivement le nombre de personnes utiles qu'ils connaissent déjà.
| Cercle |
Qui exactement |
Ce qu'ils peuvent faire |
| Entreprise, proche |
Maître d'apprentissage, collègues directs, alternants des autres services |
Recommander en interne, signaler un besoin à venir |
| Entreprise, large |
RH alternance, ancien alternant passé en CDI, prestataires et clients croisés |
Transmettre un CV, ouvrir une filiale ou un partenaire |
| CFA |
Responsable de filière, intervenants qui exercent en entreprise, promotion N+1 et N+2 |
Donner des noms d'entreprises, transmettre une candidature au bon contact |
| Périphérie |
Famille, anciens collègues de job d'été, associations, club sportif |
Première mise en relation vers un secteur |
L'erreur classique consiste à ne travailler que la dernière ligne (« mon oncle connaît quelqu'un ») et à négliger les trois premières, qui sont les plus efficaces. Les intervenants de votre CFA, en particulier, sont presque toujours des professionnels en activité. Ils voient 30 étudiants par an et se souviennent de deux ou trois.
Les anciens alternants, le gisement le plus rentable
Un alternant sorti un an avant vous présente trois avantages. Il est encore proche de votre réalité, il a parfois lui-même été recruté par cooptation, et il n'a aucune raison de vous voir comme un concurrent : il est déjà passé à l'étape suivante.
Pour les identifier :
- demandez à votre maître d'apprentissage qui occupait le poste avant vous, et où cette personne travaille aujourd'hui ;
- cherchez sur LinkedIn la combinaison « nom du CFA » + « nom de l'entreprise », en filtrant sur les anciens élèves ;
- regardez si votre CFA ou votre école dispose d'une association d'anciens, même informelle, et si elle tient un annuaire.
Construire le réseau pendant le contrat : 4 gestes par trimestre
L'intérêt de s'y prendre pendant l'alternance, c'est que vous avez une raison légitime de parler aux gens : vous êtes en formation, vous apprenez, vous posez des questions. Ce prétexte disparaît le jour où vous cherchez un emploi, et votre message devient immédiatement une demande.
1. Tenir une trace écrite des personnes rencontrées. Nom, poste, contexte de la rencontre, ce dont vous avez parlé, date. Un simple tableur suffit ; beaucoup d'alternants préfèrent un carnet de notes à couverture rigide qu'ils gardent en réunion, parce que noter un nom à la main devant quelqu'un passe mieux que sortir son téléphone. L'important est de pouvoir écrire, dix-huit mois plus tard : « nous avions parlé du déploiement du nouvel outil de facturation en mars ».
2. Demander un café par mois à quelqu'un d'un autre service. Vingt minutes, une question précise sur son métier, zéro demande. C'est la base de ce qu'on appelle parfois l'entretien d'information. Au bout d'un an d'alternance, cela représente une dizaine de personnes qui savent qui vous êtes et ce que vous faites.
3. Rendre votre travail visible. Une note de synthèse propre, un tableau de bord utilisé par le service, une procédure documentée : ce sont les traces qui restent quand vous partez. Elles valent plus qu'un discours sur vos qualités.
4. Entretenir la promotion du CFA. Vos camarades sont dans des entreprises différentes. Ils entendent parler de besoins avant vous. Un groupe de discussion de promotion où l'on partage les offres internes est l'outil de recherche d'alternance le plus sous-estimé qui existe.

Le message qui fonctionne, et celui qui ne fonctionne pas
Le premier contact écrit décide de tout. Trois principes :
- Une seule demande, petite et datée. « Vingt minutes au téléphone la semaine du 20 » obtient une réponse ; « pouvez-vous m'aider dans ma recherche » n'en obtient pas.
- Un point commun explicite dans la première ligne. Même CFA, même diplôme, même entreprise, même poste occupé.
- Aucune pièce jointe au premier message. Le CV vient après, quand on vous le demande.
Voici un modèle utilisable vers un ancien alternant de votre entreprise :
Bonjour [Prénom],
Je suis actuellement en [diplôme] en alternance chez [entreprise], au service [X] — le poste que vous occupiez avant votre passage en CDI, si j'ai bien compris.
Je prépare la suite de mon parcours et j'aimerais comprendre comment la transition s'est passée pour vous : ce qui a compté dans la décision, ce que vous auriez fait différemment.
Auriez-vous vingt minutes, par téléphone, une fin de journée de la semaine prochaine ? Je m'adapte à votre agenda.
Bien à vous,
[Prénom Nom] — [téléphone]
Et une version vers un ancien de votre CFA que vous ne connaissez pas :
Bonjour [Prénom],
Nous sommes passés par le même [diplôme] au [nom du CFA], vous en [année], moi actuellement en [année]. Je vous écris parce que vous travaillez aujourd'hui dans [secteur / type de poste], qui est exactement la direction que je cherche à prendre.
Je ne vous demande pas de poste : juste votre avis sur deux ou trois points, en quinze minutes de téléphone, si vous avez un moment dans les prochaines semaines.
Merci d'avance,
[Prénom Nom]
Taux de réponse réaliste : entre un tiers et la moitié sur le premier cercle (même entreprise, même CFA), beaucoup moins sur des contacts froids. D'où l'intérêt de travailler les cercles proches en priorité.
Réussir l'entretien d'information en vingt minutes
Ce rendez-vous n'est pas un entretien d'embauche. Votre objectif est double : apprendre quelque chose d'utile, et laisser une impression suffisamment nette pour qu'on pense à vous dans six mois.
Préparez trois questions, pas plus. Des questions auxquelles on ne peut pas répondre par une page web : « qu'est-ce qui vous a surpris en passant d'alternant à salarié ? », « quelles compétences manquaient le plus dans votre équipe cette année ? », « si vous deviez recruter un alternant demain, par où commenceriez-vous ? »
Dites en deux phrases qui vous êtes. Diplôme, entreprise, mission principale, direction visée. Pas davantage. Beaucoup d'alternants travaillent cette présentation à partir d'un livre sur la prise de parole en public, et cela se sent dans la fluidité.
Terminez par une question d'ouverture. « Y a-t-il une personne que je devrais rencontrer ? » Si la réponse est oui, demandez si vous pouvez mentionner son nom dans votre message.
Remerciez sous 24 heures, en rappelant un élément concret de l'échange. C'est ce qui transforme une conversation en relation.
Calendrier : quand activer quoi
Le réseau ne s'active pas à n'importe quel moment. Le marché de l'alternance a un rythme, et une recommandation arrivée trop tard ne sert à rien.
| Période |
Ce que vous faites |
| Octobre - décembre |
Phase d'observation. Cartographie des contacts, cafés internes, notes écrites. Aucune demande. |
| Janvier - février |
Première vague de conversations ciblées : anciens alternants, intervenants du CFA. Vous annoncez votre échéance (« mon contrat se termine en août »). |
| Mars - avril |
Les besoins de la rentrée se décident. C'est le meilleur moment pour que votre nom circule. Relances courtes, mise à jour des contacts. |
| Mai - juin |
Candidatures formelles avec recommandation à l'appui. Vous demandez explicitement : « accepteriez-vous de transmettre mon CV à [nom] ? » |
| Juillet - août |
Marché plus calme mais pas mort : les désistements libèrent des postes. Restez joignable. |
| Septembre - octobre |
Rentrées décalées et remplacements de contrats rompus. Le réseau joue un rôle décisif car les offres publiées sont rares. |
Si vous cherchez un premier contrat d'alternance et que vous n'avez pas encore d'entreprise, la logique est la même en version compressée : le réseau à mobiliser est celui du CFA et des stages de lycée, et la bonne période démarre dès janvier.

Les erreurs qui détruisent un réseau
- Ne contacter les gens que lorsqu'on a besoin d'eux. C'est visible immédiatement et cela ferme la porte durablement.
- Envoyer le même message à vingt personnes. Un copier-coller se repère en deux lignes. Mieux vaut cinq messages personnalisés.
- Demander un poste au premier contact. Vous mettez votre interlocuteur en position de devoir dire non, et donc de ne pas répondre.
- Négliger les gens « sans pouvoir ». L'assistante de direction, le technicien, l'autre alternant : ils savent souvent avant tout le monde qu'un poste va s'ouvrir.
- Oublier de dire merci quand ça marche. Si une recommandation aboutit, prévenez la personne. C'est elle qui vous recommandera la fois suivante.
- Mélanger réseau et vie privée en ligne. Vérifiez ce que renvoie votre nom dans un moteur de recherche. Un compte public mal tenu annule une bonne recommandation.
Les ressources officielles qui complètent le réseau
Le réseau ne dispense pas d'utiliser les dispositifs publics, qui restent gratuits :
- La Bonne Alternance, service de France Travail et de la Mission interministérielle apprentissage, identifie les entreprises qui recrutent en alternance, y compris celles qui ne publient pas d'offre. C'est un excellent point de départ pour une candidature spontanée adossée à une recommandation.
- Le portail de l'alternance du ministère du Travail centralise les offres publiques et le simulateur de rémunération.
- Les chambres consulaires (CCI, chambres de métiers et de l'artisanat) organisent des forums et des jobs datings d'alternance qui sont, en pratique, des séances de réseau accélérées. Pensez à un porte-documents léger avec plusieurs CV imprimés : sur un forum, le format papier reste la norme.
- Les missions locales accompagnent les 16-25 ans, y compris pour la mise en relation avec des employeurs locaux.
- Les OPCO de votre branche publient parfois les coordonnées d'entreprises adhérentes qui recrutent.
Avant un forum ou un salon, préparez une présentation de trente secondes et relisez vos notes. Certains alternants s'entraînent avec un guide d'entretien d'embauche la veille, ce qui évite l'effet « je récite ».
Ce qu'il faut retenir
Le réseau d'un alternant ne se construit pas dans des soirées de networking, mais dans les couloirs de son entreprise et les salles de son CFA, pendant son contrat. Trois réflexes suffisent :
- Noter systématiquement qui vous rencontrez et dans quel contexte.
- Donner avant de demander : un travail propre, une info utile, une offre partagée avec un camarade.
- Demander petit et tôt : vingt minutes en janvier valent mieux qu'un CV en juillet.
Dans un marché où les entrées en apprentissage dans le supérieur reculent et où les aides à l'embauche se réduisent, la recommandation devient l'un des rares avantages comparatifs qu'un candidat peut construire lui-même. Elle ne coûte rien d'autre que de l'attention aux gens avec qui vous travaillez déjà.