Il y a la question qu'on pose à tout le monde en septembre — « tu as trouvé ton alternance ? » — et il y a celle, beaucoup plus silencieuse, que se posent des dizaines de milliers d'alternants en fin de première année : « est-ce que je reste ? ». Le contrat arrive à échéance, l'école propose une deuxième année, l'entreprise laisse entendre qu'elle serait « plutôt favorable », et il faut trancher. Souvent en quelques semaines, souvent sans méthode.
Le réflexe majoritaire est de rester. C'est confortable, rassurant, et cela évite de replonger dans un marché tendu où, depuis la réduction des aides à l'embauche, chaque offre attire des dizaines de candidatures. Mais rester par défaut n'est pas une stratégie : une deuxième année mal choisie coûte douze mois de montée en compétences, au moment précis où le diplôme et l'employabilité se jouent. Inversement, partir sans avoir sécurisé la suite peut se terminer par une inscription en formation initiale faute de contrat. Voici comment décider froidement.
Ce qui change vraiment entre la 1re et la 2e année
La deuxième année d'alternance n'est pas la répétition de la première. Trois éléments basculent simultanément, et ils pèsent lourd dans l'arbitrage.
La rémunération fait un bond
La grille légale de l'apprentissage est indexée sur l'âge et sur l'année d'exécution du contrat. Le passage en deuxième année déclenche mécaniquement une hausse : d'environ 43 % du SMIC à 51 % pour un apprenti de 18-20 ans, de 53 % à 61 % pour un 21-25 ans (pourcentages du SMIC en vigueur, revalorisés à chaque hausse). Point capital, et largement ignoré : cette progression d'année d'exécution se conserve en cas de contrat successif. Si vous signez un nouveau contrat d'apprentissage chez un autre employeur pour préparer un diplôme de niveau supérieur, l'article D. 6222-30 du Code du travail prévoit que la rémunération est au moins égale à celle du dernier contrat, et que l'année précédemment effectuée est prise en compte. Autrement dit : changer d'entreprise ne remet pas votre salaire à zéro. Beaucoup d'alternants restent en croyant le contraire.
Les missions doivent changer de nature
Un tuteur qui vous confie en deuxième année exactement les mêmes tâches qu'en première année vous signale, sans le dire, que votre poste est un poste d'exécution. Le référentiel de votre diplôme, lui, exige des compétences de pilotage, d'analyse et d'autonomie. C'est le premier signal d'alerte à examiner.
Le mémoire arrive
En deuxième année, l'entreprise n'est plus seulement un lieu de travail : c'est votre terrain de recherche. Si aucune problématique sérieuse n'y est accessible — pas de données, pas de projet transverse, pas d'interlocuteurs — vous partez avec un handicap majeur sur la soutenance.

Le diagnostic en cinq questions
Avant d'ouvrir un site d'offres ou de dire oui à votre manager, répondez honnêtement à ces cinq questions. Chacune vaut un point ; en dessous de 3, la question du départ mérite d'être posée sérieusement.
- Ai-je appris quelque chose de nouveau au cours des trois derniers mois ? Pas « ai-je été occupé », mais « ai-je acquis une compétence que je pourrais défendre en entretien ».
- Mon tuteur consacre-t-il un temps réel à mon suivi ? Un point mensuel structuré, un feedback argumenté, une visibilité sur mes objectifs.
- Aurais-je accès en deuxième année à un projet à mon nom ? Un livrable identifiable, mesurable, dont je serais le référent.
- L'entreprise recrute-t-elle ses alternants à l'issue du contrat ? Regardez les faits, pas les intentions : combien d'alternants embauchés dans les deux dernières promotions ?
- Le niveau de rémunération et les conditions (transport, télétravail, tickets restaurant) sont-ils au moins dans la moyenne du secteur ?
Ce diagnostic gagne à être écrit noir sur blanc plutôt que ruminé. Tenir un carnet de bord professionnel où l'on consigne chaque mois ses missions, ses réussites et ses frustrations transforme une impression diffuse en éléments factuels — utiles pour décider, et réutilisables tels quels dans le rapport d'activité ou le mémoire.
Les vraies raisons de rester
Rester n'est pas un manque d'ambition. Dans plusieurs configurations, c'est la décision la plus rentable.
Vous êtes déjà identifié comme un futur collaborateur. Dans les grands groupes, la deuxième année est souvent la période où l'alternant bascule dans le vivier RH. Partir, c'est repartir à zéro sur un capital de confiance qui a mis un an à se construire.
Le secteur est fermé et les places rares. Aéronautique, énergie, industrie pharmaceutique, banque de financement : dans ces environnements, une porte ouverte ne se referme pas sans regret. Les campagnes de recrutement en alternance des grands employeurs — Air France, EDF, SNCF, Airbus, L'Oréal — se jouent très en amont, souvent dès le printemps, et les places de deuxième année y sont prioritairement offertes aux alternants déjà en poste.
Votre mémoire est déjà lancé. Si vous avez identifié une problématique, obtenu l'accord de la direction et accès aux données, changer d'entreprise revient à jeter six mois de travail préparatoire.
Vous négociez une vraie évolution. Rester ne veut pas dire rester à l'identique. Une prolongation se négocie : périmètre élargi, budget à gérer, encadrement d'un stagiaire, participation à un comité de pilotage, revalorisation au-dessus du minimum légal.
Règle simple : ne prolongez jamais un contrat sans avoir obtenu, par écrit, la liste des missions de la deuxième année. Un avenant qui reconduit un poste sans en redéfinir le contenu est une reconduction du plafond de verre.
Les signaux qui doivent faire partir
À l'inverse, certains signaux ne s'améliorent jamais avec le temps.
- Aucun tuteur réellement désigné, ou un tuteur absent, surchargé, changé trois fois en un an. Rappelons que la désignation d'un maître d'apprentissage remplissant les conditions de compétence est une obligation légale de l'employeur (articles L. 6223-5 et suivants du Code du travail).
- Des missions sans lien avec le référentiel du diplôme. C'est l'un des motifs sur lesquels les CFA alertent le plus souvent, et il peut fragiliser votre passage devant le jury.
- Une entreprise en difficulté économique. Plan de réduction des effectifs, gel des recrutements, non-remplacement des départs : le risque de rupture en cours de deuxième année est réel.
- Un climat dégradé durable. Un conflit ponctuel se médie ; une ambiance toxique installée s'endure, et elle abîme aussi les résultats scolaires.
- Un secteur ou un métier qui ne vous correspond pas. La deuxième année est la dernière fenêtre facile pour réorienter son profil avant d'être étiqueté sur un CV.
Si vous décidez de repartir en recherche, faites-le comme un projet, pas comme une réaction. Un guide de préparation aux entretiens d'embauche relu deux semaines avant les premières candidatures suffit souvent à reprendre les automatismes perdus après un an en poste — vous n'avez plus l'habitude de vous vendre, vous avez l'habitude de travailler.

Le calendrier : quand décider, quand agir
Le principal facteur d'échec n'est pas le mauvais choix, c'est le choix tardif. Voici le rétroplanning réaliste pour une deuxième année démarrant en septembre.
| Période |
Action |
| Janvier – février |
Auto-diagnostic, veille sur les offres du secteur, mise à jour du CV |
| Mars |
Conversation explicite avec le tuteur : « envisagez-vous une deuxième année ? » |
| Avril – mai |
Candidatures externes en parallèle si la réponse est floue ou négative |
| Mai – juin |
Décision ferme, négociation du périmètre et de la rémunération |
| Juin – juillet |
Signature de l'avenant ou du nouveau contrat, transmission au CFA et à l'OPCO |
| Août |
Solde de tout compte si départ, préparation de l'intégration si arrivée |
Si vous lisez ces lignes en août sans solution, il reste des marges de manœuvre : le contrat d'apprentissage peut légalement être signé jusqu'à trois mois après le début du cycle de formation, et les rentrées décalées d'octobre offrent une seconde fenêtre. Mais la règle reste la même : plus la décision est tardive, plus le pouvoir de négociation s'effrite.
La mécanique contractuelle : avenant, nouveau contrat, rupture
C'est le point que la plupart des alternants découvrent trop tard. Trois situations, trois procédures différentes.
Cas 1 : je reste, même diplôme, même cycle
Si votre contrat couvrait déjà l'intégralité du cycle (par exemple deux ans de BTS ou de Master), il n'y a rien à faire : le contrat se poursuit, la rémunération évolue automatiquement au premier jour de la deuxième année d'exécution. Vérifiez simplement sur votre bulletin de paie que le pourcentage a bien été relevé — l'oubli est fréquent, notamment dans les TPE.
Cas 2 : je reste, mais mon contrat s'arrête et je passe à un diplôme supérieur
Il faut ici un nouveau contrat d'apprentissage (ou un avenant de prolongation selon les cas), enregistré auprès de l'OPCO via le Cerfa FA13. Attention au maintien de la rémunération : le nouveau contrat doit reprendre au minimum le niveau atteint précédemment. Ne signez pas un contrat repartant à « 1re année » si vous avez déjà exécuté un an d'apprentissage.
Cas 3 : je pars pour une autre entreprise
Deux configurations :
- Le contrat arrive à son terme naturel. Aucune démarche particulière : le contrat prend fin à la date prévue, l'employeur remet le certificat de travail, l'attestation France Travail et le solde de tout compte (dont l'indemnité compensatrice de congés payés non pris).
- Le contrat court encore. Passé les 45 premiers jours en entreprise, la rupture d'un contrat d'apprentissage obéit à des règles strictes : accord écrit signé des deux parties, démission de l'apprenti après saisine du médiateur consulaire (chambre de commerce, des métiers ou d'agriculture) et respect d'un préavis, ou obtention du diplôme avant le terme avec préavis d'un ou deux mois. Ne quittez jamais un poste sans formalisation écrite : un abandon peut être qualifié de faute et compliquer l'enregistrement du contrat suivant.
Dans tous les cas, prévenez votre CFA. C'est lui qui vous accompagne dans la recherche d'un nouvel employeur et qui peut, en application de l'article L. 6231-2 du Code du travail, vous maintenir en formation pendant six mois après une rupture, le temps de retrouver un contrat.
Négocier sa deuxième année : trois leviers concrets
Rester ne doit jamais être gratuit. Voici ce qui se négocie réellement, par ordre de facilité d'obtention.
1. Le périmètre. C'est le levier le plus accessible et le plus utile pour votre CV. Demandez un projet nommément attribué, avec un objectif chiffré et une échéance. Formulez-le comme un service rendu à l'équipe, pas comme une revendication.
2. Les conditions de travail. Jours de télétravail supplémentaires, prise en charge du titre de transport au-delà du minimum légal, accès aux formations internes, participation à un salon professionnel. Ces éléments coûtent peu à l'employeur et améliorent nettement le quotidien. Si vous obtenez des jours de télétravail, investir dans un casque à réduction de bruit change réellement la qualité des visioconférences depuis un logement partagé.
3. La rémunération au-dessus du minimum. C'est le levier le plus difficile, mais il n'est pas fermé : de nombreuses conventions collectives (métallurgie, Syntec, banque) prévoient des minima supérieurs à la grille légale. Vérifiez la vôtre avant d'entamer la discussion — arriver avec le texte de la convention est infiniment plus efficace qu'arriver avec un ressenti.

Et si je pars : réussir la transition
Quitter une entreprise proprement est un investissement à long terme. Le secteur professionnel est plus petit qu'il n'y paraît, et votre ancien tuteur sera peut-être appelé en référence dans deux ans.
- Annoncez tôt et de vive voix. Jamais par mail, jamais après avoir signé ailleurs sans prévenir.
- Documentez vos dossiers. Un fichier de passation clair — procédures, contacts, fichiers en cours — laisse un dernier souvenir professionnel excellent.
- Demandez une recommandation écrite avant de partir, tant que la mémoire de vos réussites est fraîche.
- Sauvegardez vos productions non confidentielles (anonymisées) : elles alimenteront votre portfolio. Une clé USB chiffrée évite les mauvaises surprises de confidentialité.
- Préparez votre arrivée. Les premières semaines dans une nouvelle structure décident de la suite : arriver avec un agenda papier hebdomadaire pour noter noms, process et engagements pris vaut mieux que compter sur sa mémoire pendant l'onboarding.
Le mot de la fin
La deuxième année d'alternance n'est pas une formalité administrative : c'est l'année qui construit votre argumentaire d'embauche. Le critère de décision n'est donc ni le confort, ni la loyauté envers une équipe sympathique, mais une question unique : dans douze mois, laquelle des deux options me permettra de raconter la meilleure histoire professionnelle ?
Si l'entreprise actuelle vous offre un projet de plus grande envergure, restez et négociez. Si elle vous propose la même année en boucle, la vraie prise de risque n'est pas de partir — c'est de rester. Et dans les deux cas, décidez au printemps, pas en août.
Pour vérifier vos droits et les textes cités, référez-vous aux sources officielles : le Code du travail sur Légifrance, les fiches pratiques du ministère du Travail (travail-emploi.gouv.fr), le portail de l'alternance (alternance.emploi.gouv.fr) et les services de votre OPCO de branche.
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